27 février 2008
Les "miracles" de la guerre
12 juillet 2006: Début de l'offensive israélienne contre le Liban suite à l’enlèvement de deux soldats de Tsahal par le Hezbollah.. 13 juillet 2006, je reçois un mail incroyable que j'attendais en secret depuis quatre ans et que je n'espérais plus "Ya sé que no me merezco que me respondas después de lo mal que me porté y del tiempo que ha pasado, pero necesito saber que estás bien. Es una locura!!!! Por favor respóndeme a esta dirección…" Le signataire de ce mail m'avait fait horriblement souffrir quatre ans auparavant. Au bout de longues années de silence, je l'avais donné pour mort et j'avais renoncé à comprendre… S. était marin. Je l'ai connu lors d'un séjour au sud de l'Espagne. Un fol amour de jeunesse pétri d'illusions qui voit le jour dans le pittoresque port de Benalmadena. Lui était lucide et d'un réalisme à toute épreuve, cruel presque… moi je voulais soulever des montagnes… J’y croyais tellement ! Les obstacles, il en voyait partout, à commencer par mes origines (!) et mon « jeune » âge; je n'en voyais aucun. Au contraire, je croyais dur comme fer au mélange de civilisations, venant d’un pays qui s’est justement construit sur un métissage. J'avais encore cet âge où l'on croit que l'amour rend invincible. Il calmait mes ardeurs en permanence: "Eres joven... me olvidarás en cuanto vuelvas a tu país." Je n'en démordais pas… de retour au Liban, je me plonge à corps perdu dans un passionné échange épistolaire, qui me permet, du même coup, de pratiquer l'espagnol.. Puis, un beau jour, S. cesse d'écrire.. Mon désespoir est profond. Jusqu'à ce jour de juillet 2006 où le Liban bascule dans l'horreur.. Un mail.. J'ai un mal fou à y croire. Plus de quatre ans s'étaient écoulés depuis.. Rongé par les remords, il reconnaissait- un peu trop tard- sa lâcheté, sa peur face à l'amour qui vous tombe dessus un beau jour, sa peur de ne pas être à la hauteur, de vivre une histoire aussi compliquée que la nôtre… Dans l’intervalle, j'avais pris de la bouteille. Je pardonne, mais je n’arrive pas à oublier… Il aura fallu que mon pays soit mis à feu et à sang pour que je puisse faire le deuil de cette histoire… Notre nouvelle correspondance sera plus éphémère que la première et s'achève en même temps que le cessez-le-feu. Elle aura eu le mérite d'adoucir l'âpreté du quotidien et de mettre une sourdine aux grondements des missiles.
Un stewart pas comme les autres
Il s'appelle Hamid, la cinquantaine fraîchement entamée, marocain, originaire de Casablanca, musulman ultra-libéral, divorcé, trois grands enfants. Je l'ai connu sur un vol d'Air Maroc. L'avion était à moitié vide et je voyageais seule. Je l'avais remarqué, qui avait un mot gentil pour tout le monde, et qui plaisantait avec les hôtesses de l'air. Puis, ce fut mon tour: "Vous lisez quoi Mademoiselle?" Je l'invite à prendre place à côté de moi. On sympathise d'office. Il me raconte sa vie, l'échec de son couple, ses fiertés de père, son attachement pour sa chatte Rosie… et cette décision, un beau jour, de laisser tomber son boulot sérieux dans une grande banque à Paris pour rejoindre Air Maroc comme stewart, un travail qui lui permet de vivre entre ciel et terre, et de rester en perpétuel mouvement, une façon aussi de fuir le quotidien et de se refaire une jeunesse. Les cinq heures de vol entre Casa et Beyrouth filent à toute allure. Mon interlocuteur est charmant et d'une exquise fraîcheur. Au moment de nous séparer, je lui tends une image de Notre Dame du Liban avec une prière. "Garde-la sur toi. Elle te protègera pendant que tu es tout en haut…". Il la cache dans la poche de sa chemise, les yeux humides "Merci, tu es gentille. Elle ne me quittera jamais." Nous sommes émus tous les deux. "Si jamais tu passes par Casa, tu sais où me trouver…" Pareil pour moi, je débite des inepties d’une voix cassée, alors que je sais parfaitement qu'on ne se reverra plus. Cette histoire était née dans les nuages sous le grondement sourd des hélices. A terre, elle avait vite perdu toute son aura…